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Le 7ème art


Sam le Caïd de Boubacar DIALLO

De mieux en mieux

Boubacar DIALLO, le cinéaste burkinabè a livré son 8ème cru le lundi 28 juillet 2008. Après 4ans d’engagement dans le domaine du 7ème art, cet autodidacte est en phase, au fil du temps, de rentrer avec ses œuvres, dans la cour très sélecte des grands cinéastes africains. Sa dernière livraison, « Sam le Caïd », au regard de la qualité de l’œuvre le démontre très fortement.

C’est sous la présidence du ministre d’Etat, ministre de la Santé, Alain Bédouma YODA et en présence de plusieurs autres membres du gouvernement que la grande première du film a été présentée. C’est dans une salle presque comble que les privilégiés d’un soir ont pu déguster le talent du réalisateur. «Sam le Caïd», c’est l’histoire d’un jeune Ouagalais plongé dans l’eau trouble du gain facile, de la délinquance à col blanc. Un natif d’un des vieux quartiers de Ouagadougou, Koulouba et qui a bâti sa vie de Sam le Bâtard dans les affaires tordues, les crimes bref dans la mafia à la ouagalaise. Comme c’est le cas, dans ce genre de situation, Samuel dit Sam le Caïd, incarné par le Joseph national «Cho-Cho», a pu mettre dans son escarcelle quelques hommes de loi. Bonjour les vices, comme escroqueries, meurtres, adultères, viols et toutes les horreurs qui sont devenues le quotidien du Caïd. Ruiné par son comptable qui a fui avec sa fortune, Sam sort ses griffes et devient plus dangereux que jamais. C’est donc avec la bénédiction de certains éléments de la justice et de la police qu’il commet ses forfaits sans inquiétude, et nargue le téméraire commissaire de police qui le traque depuis des années. Débute alors une course poursuite où se mêlent drame et amour, où coulent sang et champagne. Dans ce film de divertissement, Boubacar DIALLO a su jouer subtilement avec les images et les dialogues. Film très piquant où humour et action détendent le cinéphile, le réalisateur a su, par son casting et surtout par le jeu d’acteurs dirigé par le grand Ildevert MEDA, donner à certains comédiens l’opportunité de faire éclater leurs talents. C’est le cas de Alima SAWADOGO qui fait l’expérience de la caméra pour la première fois et qui a tenu divinement bien son rôle qui n’était pas du tout aisé. C’est également le cas de Salif SANFO qui y fait ses premiers pas dans le cinéma mème s’il a déjà figuré dans quelques productions. Dans «Sam le Caïd», le réalisateur a fait un bon travail et c’est le lieu de le dire. La qualité du montage, le jeu d’acteur et la netteté des images démontrent d’un travail de pro. Mieux, il a su mettre en exergue la beauté de la ville de Ouagadougou et ce n’est pas le maire Simon COMPAORE qui s’en plaindra. Le film dénonce certains maux de notre société : la fraude douanière, la vente des médicaments de la rue, le port du préservatif, la lutte contre la corruption sont autant de messages dans le film.
Dans «Sam le Caïd» on retrouve quelques membres de l’écurie de Boubacar DIALLO tels que O’gust KUTU, Jeanne d’Arc YAMEOGO, etc. On peut dire sans risque de se tromper que, après «Môgô puissant» qui a été le meilleur des 6 autres réalisations, Boubacar DIALLO prend un envol sérieux avec «Sam le Caïd». Toute chose qui démontre qu’avec de la persévérance, du sérieux et du travail, on peut déplacer des montagnes. C’est vrai qu’au niveau des effets spéciaux tout n’est pas encore au point, mais à force de travail, les coups de pistolet ne pèteront plus comme des pétards, encore moins les coups de poings et de matraques donner un semblable de réalité. Pour certains professionnels du métier que nous avons approchés, ils trouvent que le scénario est haché. «Il est plein d’intrigues que malheureusement certaines n’aboutissent pas et l’on se demande pourquoi» a soutenu Jean-Claude. Sinon, nous ne sommes pas du tout loin d’une fiction hollywoodienne. A coup sûr, le cinéphile ouagalais et partant africain trouvera son compte et s’éclatera dans «Sam le Caïd». Et c’est tant mieux pour le cinéma africain et surtout burkinabè.

Par Frédéric ILBOUDO


06/08/2008
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Cinéma contre l'oubli

Hommage à Djim Mamadou KOLA

 C’est jeudi soir, 10 juillet que débute au centre culturel français Georges Méliès, la deuxième édition du cinéma contre l’oubli (SEMCO) 2008. Placée sous le thème, «Migrations et Population», les cinq jours vont permettre à travers les films à l’affiche de revisiter des œuvres qui traitent des sujets de migration et de population.

Après la première édition qui a mis au devant les problèmes des anciens combattants, organisateurs, cinéphiles et partenaires ont tiré une satisfaction. Mais les plus grands satisfaits sont les anciens combattants à qui la SEMCO a donné une tribune d’expression. Tribune qui a permis à ces tirailleurs sénégalais d’être revalorisés par la France. Pour cette deuxième édition, la SEMCO va à la rencontre de la population et de ses préoccupations. A l’affiche, des films, une table ronde, une exposition photo sur les migrations. L’évènement dans l’évènement, c’est l’hommage qui sera rendu à l’un des premiers cinéastes burkinabè Djim Mamadou KOLA. Pour l’occasion, l’œuvre de l’homme sera revisitée. Une cérémonie de recueillement sur sa tombe à son domicile, une exposition photos sur l’homme, et une nuit du témoignage lui seront consacrées. Le 13 juillet devant son domicile à Dapoya, une projection populaire de son film «Toungan» couronnera l’hommage qui lui sera rendu. «La SEMCO fait un retour de revisitation de la mémoire. Pour que les pans de nos cultures et traditions qui ont été oubliés puissent revoir le jour et c’est pourquoi nous cherchons des thèmes qui nous permettent de revisiter notre histoire», dira Pierre ROUAMBA coordonnateur de la SEMCO. Ramener sur les feux des rampes des œuvres qu’on a peut-être déjà oubliées, telle est l’ambition de la SEMCO. Et pour cause, comme tout le monde le sait, la plupart du temps, après le FESPACO il devient difficile, sinon impossible de voir certaines œuvres. C’est le cas par exemple de «l’Afrique sur Seine» de Paulin VIEYRA et Mamadou SARR dont on dit qu’il est le premier film africain, sinon le film fondateur du FESPACO. Pour cette édition et au regard du thème, la SEMCO a cherché un allié de taille pour l’accompagner dans sa mission de retour aux sources. Et qui mieux que l’Institut supérieur des sciences de la population pouvait aider les organisateurs à atteindre leurs objectifs ? En effet, l’ISSP dont les missions sont de développer les capacités nationales et régionales d’analyse des questions de développement de la population, de formuler, de suivre et d’évaluer les programmes de la santé et de politique sociales, a trouvé aussi un créneau pour mieux se faire connaître. En choisissant de soutenir la SEMCO l’ISSP à travers l’apport scientifique notamment au niveau de la table ronde, et aux cours des débats qui auront lieu après les projections, pourra éclairer les festivaliers sur les problématiques des migrations et des populations pour un pays comme le Burkina Faso ayant 7 millions de ses ressortissants hors des frontières. Phénomène d’actualité qui sévit en milieu jeune sur le continent, la thématique ne manquera pas d’interpeller les professionnels de l’image qui, à travers films documentaires et de fictions, ont exprimé de manière récurrente leurs préoccupations sur le sujet. Ce sera donc le lieu et le moment d’inviter chercheurs, hommes de médias, autorités et l’ensemble du public à réfléchir sur la situation qui fait chaque jour des victimes. Prenez donc d’assaut le Méliès afin de pouvoir apporter votre contribution pour que jamais on n’oublie pas.o

Par Frédéric ILBOUDO


11/07/2008
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"Un fantôme dans la ville"dernière livraison de Sidnaaba

  "Un fantôme dans la ville"dernière livraison de Sidnaaba

Savane FM Productions du réalisateur Zida B Sidnaba a présenté, samedi 16 février 2008, la grande première de son 4e long métrage intitulé "Un fantôme dans la ville". Les cinéphiles d'un soir se sont retrouvés à l'amphithéâtre Pawitraogo du Larlé Naaba Tigré, parrain de l'événement.

"Un fantôme dans la ville", c'est l'histoire d'une jeune fille Samira, mariée de force à un homme. Elle décède quelque temps après dans des circonstances mystérieuses. Mais par la grâce d'une fée, elle est revenue à la vie mais sous condition : ne jamais rencontrer une personne qui a assisté à ses obsèques. La trame de l'histoire, c'est qu'à chaque fois qu'elle rencontre une de ces personnes, cette dernière tombe dans une crise de folie.
Le producteur Abissi Charlemagne.

Les forces du mal finiront par disparaître grâce à la contre-attaque de Bayo le guérisseur. Ce long métrage ainsi résumé est l'œuvre de Zida Boubakar Sidnaba et de Fernand Guetabamba Ouédraogo, respectivement réalisateur et assistant-réalisateur. Le réalisateur est à son 4e long métrage. Pour cette œuvre, Savane FM Productions a décidé de jouer avec les effets spéciaux.
Ce qui lui a d'ailleurs bien réussi au regard du résultat. A l'issue de la grande première, le producteur, M. Charlemagne Abissi a dit sa satisfaction quant au produit fini. "Avec l'usage des effets spéciaux, il sera plus aisé pour les réalisateurs et les scénaristes de travailler l'esprit tranquille", a relevé le producteur. Quant au parrain, le Larlé Naaba Tigré, il a surtout apprécié la leçon du film : "Ce film nous enseigne la prudence qui est mère de sûreté et de sécurité. A travers ce film, nous comprenons que les mêmes phénomènes qui ont toujours existé du temps de nos grands-parents peuvent se manifester au 21e siècle.
Il nous enseigne qu'il faut mener sa vie de façon prudente. Ce film est très vivant du début à la fin".
Le film "Un fantôme dans la ville" a reçu l'apport de comédiens bien connus à l'image de Alima Ouédraogo, Odila Yoni, Yacouba Barry , Abdoulaye Komboudri. Il a coûté la bagatelle somme de vingt quatre millions de francs CFA.
Les cinéphiles ouagalais l'auront dans les salles de projection à partir du 25 février 2008.


25/02/2008
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Gaston Kaboré : Cinéaste burkinabè« J’ai le sentiment que mon futur en tant qu’africain, ce sont mes racines »


Gaston Kaboré : Ciénaste burkinabè« J’ai le sentiment que mon futur en tant qu’africain, ce sont mes racines »

 
C’est l’un des plus talentueux cinéastes africains et burkinabè ; le seul a avoir été couronné d’un césar du film francophone en 1985 pour son premier film Wend Kuuni. Né en 1951, Gaston Kaboré est diplômé de l’Ecole d’études cinématographiques et d’histoire, a enseigné à l’Inafec, a été directeur du cinéma du Burkina et secrétaire général de Fédération panafricaine de cinéastes (Fepaci).

Créateur de Imagine en 2003, une école de formation permanente de cinéma à Ouagadougou, Gaston Kaboré a été invité fin janvier à donner, fin janvier, une leçon de cinéma à la Cinémathèque française à l’occasion d’Africamania, une rétrospective du cinéma africain. Cette manifestation qui a commencé le 17 janvier et qui durera deux mois, offre l’occasion de découvrir ou redécouvrir près de 80 films africains de 25 pays, et de revisiter l’histoire du 7e art sur le continent africain. Entre deux rendez-vous, Gaston Kaboré s’est entretenu avec le Lefaso.net sur son itinéraire, ses combats et ses espérances quand à l’avenir du cinéma africain.

Qu’est-ce qu’une leçon de cinéma et en quoi consiste t-elle ?

Il s’agit tout simplement d’une occasion offerte au cinéaste d’expliquer son rapport avec le cinéma, sa démarche en tant que cinéaste, mais ce n’est en aucun cas une leçon magistrale. C’est aussi une occasion pour ceux qui l’interviewent de lui faire revisiter les différents films qu’il a faits, d’aborder les thématiques et de parler peut-être de certains aspects techniques de la mise en scène, du travail de la caméra, du jeu des acteurs, du choix de la musique… En fait, c’est une tradition anglophone qui s’appelle Master Class que les Québécois traduisent par Leçon de maître.

Pour mon cas, des extraits de mes films ont été présentés et des questions posées sur la manière dont je suis venu au cinéma et comment j’envisage mon rapport à ma culture à travers mes films. L’intérêt d’un tel exercice, c’est que ça permet à l’auditoire de comprendre un peu le lien qu’il y a entre tous les films d’un cinéaste parce que tout compte fait, comme dans tous les secteurs de création, on constatera souvent que les auteurs ont une sorte de leitmotiv dans leurs œuvres, il y a des choses sur lesquelles ils reviennent souvent et c’est en cela qu’on peut voir une certaine unité dans l’œuvre de quelqu’un.

J’ai déjà fait quatre longs métrages, sans parler des autres films, non pas qu’ils n’ont pas d’intérêts, les documentaires ou les films de fiction courts métrages, mais c’est surtout dans les longs métrages qu’on peut voir un peu les constances dans la façon de faire son travail et ça fait 25 années depuis mon premier film Wend Kuuni, jusqu’au dernier, Buud Yam il y a 10 ans. Donc la période est longue même si le nombre de film est relativement modeste, mais dans mon cas, j’ai quand même mené un certain nombre de combats dans le domaine du cinéma en tant que directeur du Centre national du cinéma pendant 12 ans, le même nombre d’années à la tête de la Fédération panafricaine des cinéastes…toutes ces actions font partie de mon travail en tant que cinéaste.

La constance dans vos films semble être la quête d’identité, la recherche de ce que nous pouvons être. Avez-vous le sentiment que le message est compris ?

Il faut poser la question au public, mais je pense que les gens comprennent ce que j’essaie de faire et c’est déjà une première satisfaction pour tout auteur quelque soit le domaine. Ca été le cas de Wend Kuuni et de Buud Yam parce que dès la première projection de ces films à Ouagadougou, les gens les ont appréciés et j’ai eu le sentiment que pour eux, c’est une histoire qui les appartenait et que je ne suis qu’un instrument accessoire qui a mis cette histoire sur l’écran. Et ça, c’est un bonheur pour un réalisateur car si on fait une œuvre qui est personnelle et fictionnelle, et tout d’un coup, il y a comme une sorte d’appropriation instantanée par les gens avec lesquelles vous vivez et partagez la culture, ça veut dire que vous avez pu établir quelque chose d’important et que vous êtes allés toucher des fibres particulières, singulières dans leur mémoire et leur désirs.

Vous arrive t-il de vous sentir dépossédé de votre film ?

Pas du tout ! Mais il est vrai qu’une fois terminé, le film appartient autant aux spectateurs qu’au réalisateur parce que chacun regarde le film à partir de sa propre histoire. Certains mêmes vous apprennent des choses sur votre film, car il y a des choses qu’on articule de façon quasi-inconsciente parfois, on a pas soi même tout temps l’explication absolue. Je suis d’ailleurs très réticent à expliquer mes films car ils doivent être autosuffisants pour permettre aux gens de prendre ce qu’ils ont à prendre à l’intérieur. Bien entendu selon les individus, les publics, ça peut être différent, mais il y a un noyau de signification et d’émotion, de sentiment qu’un film propose en quelque sorte et si ce noyau arrive à être compris et récupéré par le public, le contrat d’un auteur est déjà rempli. Si après, il y a encore des gens qui sont capables d’aller faire des analyses ou qui comprennent quelque chose de très subtil et vous l’expliquer, c’est extraordinaire. Le spectateur n’a aucune raison de tricher avec un cinéaste puisqu’il ne le connaît pas. Donc, soit l’histoire le touche ou ne le touche pas, lui fait penser à des choses, l’amène ou pas à se remettre en cause. Et s’il a aimé le film, c’est un cadeau incroyable qu’il vous fait car ça veut dire que vous avez rejoint son humanité. Ce qui est extraordinaire dans la création, c’est qu’un Japonais peut être touché par une histoire qui s’est passée au Burkina et inversement alors qu’ils sont à cent mille lieux l’un de l’autre.

Quand on marche dans la rue, on rencontre des gens, c’est très fugace, mais il y a des pensées, des idées qui naissent tout simplement parce qu’on a rencontré quelqu’un qui vous rappelle quelqu’un d’autre. On passe le temps à recevoir et à renvoyer des choses, à se raconter des histoires dans le sens dramaturgique. Fondamentalement, nous nageons dans le drame puisqu’on naît, évolue, rencontre des obstacles et puis un jour voilà, les choses s’arrêtent, du moins pour ce qui concerne la vie physiologique. Et cette trajectoire est en soi dans le drame parce qu’on ne parvient que très rarement à être là où on voudrait au moment qu’on souhaiterait et dans l’accomplissement qu’on voudrait. Voir un film peut être un moment privilégié de recollection d’un individu et c’est ce que je trouve d’intéressant dans le cinéma car après, le film vit sa vie tout seul et on ne peut pas rencontrer les millions de gens qui le voient, et pourtant il demeure un lien entre vous et le public.

Votre dernier film, Buud Yam remonte à 1997. Pourquoi une si longue absence sur les écrans ?

C’est une question qu’on me pose régulièrement et l’explication est simple. En fait, j’ai créé un Institut de formation, Imagine dont la mise en place m’a pris beaucoup de temps et m’a empêché d’aller vers mon prochain long métrage. Moi-même j’ai faim de tourner, mais c’était important que je mette sur pied cette structure car c’est l’expression de mes autres convictions, à savoir que c’est important de transmettre quelque chose aux jeunes générations et il était difficile de conduire les deux choses à la fois. Vous savez aussi le nombre d’années qu’il nous faut pour réaliser un film, il faut vraiment faire un parcours assez difficile pour réunir l’argent nécessaire et je ne pouvais pas concilier la mise en place de cette structure et la réalisation d’un film.

Justement, qu’est-ce qui vous a poussé à créer cet Institut et quels sont les métiers qui y sont enseignés ?

Cet Institut est né du constat que j’ai fait quand j’étais en charge à la fois du cinéma national, de la Fédération panafricaine des cinéastes et de tous les colloques, symposiums auxquels j’ai assisté. On insistait inlassablement sur l’importance de la formation. Et de fait, c’est vrai qu’on ne fait pas assez de films, mais on en fera encore moins si on ne s’occupe pas de former des hommes et femmes qui vont faire ce cinéma là et aussi cette télévision qui a pris une place prépondérante aujourd’hui et qui permet de toucher le public le plus large. Donc faire des films, c’est important car ça finit par passer à la télévision, mais produire des œuvres audiovisuelles pour la télé, c’est quelque chose qui me préoccupe aussi. Par conséquent si on forme à la création documentaire, à l’écriture pour faire des films, c’est important car il s’agit pour l’Afrique de pouvoir se refléter sur ses propres écrans, et aussi pour le public de se reconnaître dans ces images.

Imagine est l’aboutissement de tous les combats que j’ai mené à différentes échelles et ma conviction que je devais faire le maxi pour contribuer à ce que des professionnels parfois formés et qui ne pratiquent pas souvent ne perdent pas leurs compétences. Je sais que nous n’avons pas le choix, il faut que nous inventions notre propre économie, parce que ce serait un dommage incalculable si l’Afrique renonçait à produire ses propres images. Cela voudrait dire que beaucoup de choses iraient de moins en moins bien alors que nous avons besoin de préserver et revitaliser nos langues et le cinéma en est un moyen en racontant des histoires.

Et puis, il y a aussi tout un imaginaire pluriel, nous avons des mythes, des légendes et contres fabuleux qui, portés à l’écran vont nourrir, au sens spirituel l’âme de nos publics. Imagine veut en quelque sorte apporter une capacité de faire supplémentaire, ça ne peut pas résoudre tous les problèmes qui existent, mais en prenant l’exemple de ce qui se fait au Mali, j’espère que l’Afrique n’abdiquera jamais de son destin de productrice d’images, parce que nous en avons besoin car c’est une nourriture vitale à l’instar de toutes les autres formes de création : musique, peinture, littérature, poésie…

Il se trouve que le cinéma a besoin plus de moyens que les autres formes d’expression et Imagine entend contribuer à renforcer les corps de métiers qui existent au niveau du cinéma, de la télévision et du multimédia car de nouvelles formes de communication nous parviennent et c’est important d’essayer de faire quelque chose. Dans le dernier atelier organisé à Imagine, il y avait par exemple un atelier sur l’infographie et les effets spéciaux, toutes choses qui contribuent à raconter une histoire et il faut qu’il y ait des gens au niveau du montage qui soient bien outillés pour utiliser ces différents effets pour aller plus loin dans les histoires que nous racontons. Donc nous couvrons tous les métiers.

En somme, la philosophie de votre Institut, c’est que les Africains doivent se raconter dans leurs propres histoires…

C’est ma conviction ! Mais pour que l’Afrique se raconte, il faut que nous formions des gens dont le métier est justement de mettre en forme ces histoires. Il faut des talents des scénaristes, des réalisateurs qui vont porter à l’écran ce qui a été écrit, des techniciens doublés de créateurs pour nous permettre d’investir dans la télévision nos propres fibres artistiques et notre propre esthétique. Car, il ne peut pas se faire que nous n’ayons pas une perception particulière du temps et de la durée, etc. C’est pourquoi je suis un peu perplexe quand je vois comment la critique occidentale classifie les films, les range dans les tiroirs et essaye de figer une expression cinématographique qui n’est qu’à ses débuts. Parce que les films qui ont été faits sur notre continent ne sont rien par rapport au potentiel d’histoire et à la quantité dont nous aurions besoin pour nous assumer, nous confronter à notre propre destin. Autrement, nos jeunes de plus en plus, seront complètement déréalisés parce qu’ils sont en permanence à l’extérieur d’eux-mêmes. C’est pour toutes ces raisons que j’ai voulu créer cette école et recourir à des gens expérimentées pour venir transmettre quelque chose en espérant ainsi aider des individus, des jeunes à ouvrir de nouvelles portes dans leurs envies.

Je le fais avec responsabilité en me disant que d’autres font d’autres choses ailleurs et toutes les petites choses que nous faisons finissent par pousser. Quand les gens apprennent quelque chose, c’est une conquête aujourd’hui qui va renforcer le patrimoine mémoriel de l’Afrique, car les films que nous faisons ne sont pas seulement importants aujourd’hui pour nous. Si l’on résout les problèmes de conservation avec les nouvelles méthodes, dans 100, 200 ans, c’est ça que des générations futures vont regarder pour comprendre qu’elles-mêmes ne sont pas le produit du hasard, qu’elles viennent de quelque part et sont en connexion avec un héritage qu’ils ont reçu pendant qu’eux-mêmes sont en train de construire quelque chose qu’ils vont léguer aux autres générations.

Le cinéma comme moyen de réappropriation de notre histoire…

Bien sûr ! Parce que, il faut le souligner, la colonisation a été une séquence véritablement traumatique et sans le vouloir, nous nous enfermons nous-mêmes dans ce carcan comme si les millénaires que l’Afrique a vécus avant sa rencontre avec l’Occident ne comptaient pas, comme si nous venions de naître de cette rencontre ! Nous devons explorer tous les segments de nos existences, le passé le présent comme le futur et tant que nous ne recouvrons pas notre capacité d’imaginer, on aura des problèmes. J’étais l’année dernière en Italie pour une rétrospective de mes films à l’Université de Rome, et j’ai exprimé quelque chose qui m’a même surpris mais qui me traverse l’esprit depuis longtemps. En réponse à certaines questions qui m’étaient posées, j’ai fini par dire ceci : « J’ai le sentiment que mon futur en tant qu’Africain, ce sont mes racines. Quand j’aurais compris mon itinéraire, je pourrais alors décider de ma vie future et cela est valable pour les individus, les peuples et les nations ». Le problème de l’Afrique, c’est qu’on a réussi à faire en sorte que nous dévaluons nous-mêmes notre histoire. Et, ce qui est navrant, c’est qu’il y a des Africains qui se croient affranchis tout simplement parce qu’ils sont capables de dire que c’est un malheur pour eux d’être nés sur notre continent. Moi je dis que c’est une chance extraordinaire et il faut creuser comme dit le laboureur et quand on aura compris ça, beaucoup de choses vont changer en Afrique. Il faut inculquer cela aux jeunes.

Vu la faible production de films burkinabè et leur absence dans les festivals internationaux, Ouagadougou est-elle encore la capitale du cinéma africain ? Ne vit-on pas sur un mythe ?

Je ne crois pas, parce que faire ce que le Burkina a fait, ce n’est pas aussi simple et aussi évident que ça. D’ailleurs ce sont les gens qui nous observent et qui nous attribuent cette place singulière parce que le Fespaco a fait bouger énormément les choses dans la perception que les Africains ont du cinéma. Au plan politique, les responsables de notre pays comprennent l’importance du cinéma, parce qu’il est aujourd’hui est une partie non négligeable de la pièce d’identité burkinabè. Ce n’est pas pour autant qu’il faut qu’on s’y complaise, car le combat est permanent et du reste, si ç’avait été une question de ressources économiques, ce n’est pas le Burkina qui aurait joué ce rôle de leadership ! C’est ce qui explique bien qu’à partir de 1969 avec la naissance du Fespaco, du 1er janvier 1970 avec la nationalisation de la distribution et l’exploitation cinématographique dans notre pays, nous avons posé des actes fondateurs d’une histoire, notre histoire par le cinéma. C’est vrai qu’aujourd’hui il y a une régression quantitative des films que nous faisons, certains disent aussi qualitative, mais dans toute vie, il y a des hauts et des bas. L’important est de savoir tirer toutes les leçons, de comprendre ce qui se passe pour redémarrer dans une nouvelle dynamique et sur ce point, je sais qu’au Burkina, on en est capable

Quelques semaines avant l’ouverture du dernier Fespaco, on a quand même craint qu’il y ait des problèmes des salles …

Mais n’oubliez pas que nous vivons le problème des salles 25 ans après les autres ! Pourquoi ? Parce qu’il y a une volonté politique et des professionnels dans notre pays de faire vivre le cinéma. Et puis, le public est là, attaché au festival, ce qui n’a pas été le cas ailleurs où des festivals n’ont pas pris. Chez nous, chez nous, ce n’est pas seulement la fête des professionnels, mais le public le plus large a compris l’importance du festival et qui en a fait avant tout sa réputation. Quand les gens viennent à Ouagadougou, ils voient les films puis vont dans les bars discuter avec le public, découvrent qu’untel est ingénieur, l’autre mécanicien, ils savent que le Fespaco c’est quelque chose de particulier au Burkina, eux qui voyagent dans le monde. Et quand ils ont un prix, ils savent que ce n’est pas une manifestation qui appartient au Burkina seul, mais à l’Afrique. Les craintes, c’est normal, mais je ne suis pas aussi pessimiste que vous car nous avons l’inventivité et l’imagination nécessaire pour avancer. C’est vrai, on peut dire qu’après une ascension fulgurante, nous avons atteint une plateforme, et j’espère que c’est un repos provisoire et qu’on va repartir. La crise qui est intervenue au niveau de l’exploitation avec une régression numérique du nombre de salles, n’est pas une fatalité et on doit trouver la solution car le cinéma est important dans la culture burkinabè contemporaine. Qui aurait prédit en 1976 à propos de ce que le Burkina pouvait jouer comme rôle dans le ciné africain et de ce qu’on aurait pu faire comme œuvre majeure. Notre premier long métrage était le Sang des parias en 1973, le second en 1976, et à partir de 80, il y a eu une augmentation très importante du nombre de films. Nous sommes aujourd’hui au pied d’un col et il faut mettre le carburant nécessaire, c’est à dire faire tout ce qu’il faut pour le financement et la promotion des films, la formation des professionnels, mais aussi dans les lycées et collèges parce que c’est quelque chose d’important d’autant que l’image va prendre plus de place dans le futur. Il vaut mieux donc préparer les citoyens de notre pays pour qu’ils puissent analyser de façon critique ce nous faisons, ce qu’ils regardent notamment sur les chaînes satellitaires. Si on forme des jeunes à comprendre l’enjeu de l’image pour qu’ils puissent faire le choix de ce qu’ils ont envie de voir, c’est les outiller pour affronter l’avenir.

Propos recueillis à Paris par Joachim Vokouma
Lefaso.net


20/02/2008
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Gustave Sorgho dit

Gustave Sorgho dit "Tonton Gaoussou" : "Après Camp de Thiaroye, mon foyer a volé en éclats"

lundi 17 décembre 2007.
 
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Gustave Sorgho

De nombreuses personnes le connaissent sous le nom de "Tonton Gaoussou", l'oncle violeur de l'actrice principale de la série télévisuelle "Ina" de la réalisatrice Valérie Kaboré. Gustave Sorgho, à l'état civil, est un des comédiens expérimentés de notre pays, pour ne pas dire l'unique, qu'on peut qualifier de fils spirituel du doyen des cinéastes, Sembène Ousmane ; lequel nous a d'ailleurs tiré sa révérence cette année.

Vous le constaterez, nous avons réalisé, à travers le riche entretien qui suit, le film de sa carrière et de sa vie avec ce dernier dont l'œuvre "Camp de Thiaroye" a, au passage, contribué à faire voler en éclats le couple du jeune comédien à l'époque. No comment ! Jugez-en vous-même.

Cela fait très longtemps que tu es comédien. Que peut-on retenir du parcours de Gustave ?

• Il faut dire que cela remonte à ma plus tendre enfance parce que j'aimais bien les récitations, les chants et la lecture. En plus, j'avais une voix tonitruante. Après le théâtre, je suis arrivé au cinéma vers les années 77-78 avec le tout premier long métrage, "Le courage des autres". J'ai été plusieurs fois membre du jury du GPNAL (Grand prix national des arts et des lettres) à la Semaine nationale de la culture (SNC). Je suis aussi membre du Carrefour international du théâtre de Ouagadougou (CITO). Je reste toujours sur les planches car, quand on y a goûté, c'est difficile de s'en défaire.

En dehors de "Courage des autres", tu as laissé ton empreinte dans de nombreux films et séries télé. Est-ce qu'on peut avoir une idée de ces œuvres ?

• J'ai joué dans de nombreux longs et courts métrages. J'ai eu la chance de me produire à l'extérieur du Burkina, notamment au Togo où j'ai évolué avec Sembène Ousmane. J'ai fait aussi "Comment ça va ?" avec Léonard Grogué en Côte d'Ivoire. Toutes les occasions de prendre des vacances me permettent de travailler avec un groupe, même si c'est uniquement pour être derrière l'écran ou être conseiller. J'ai sillonné quand même la sous-région.

Quels sont les films qui t'ont davantage marqué ?

• Au Burkina Faso, le tout premier film qui m'a marqué, c'est bien le "Courage des autres" parce qu'il traite de l'esclavage. On m'a fait jouer pas mal de rôles militaires, fonction que j'ai toujours refutée depuis ma tendre enfance. J'ai même refusé de faire le PMK (Prytanée militaire du Kadiogo) à l'époque parce que je n'aimais pas la tenue. Le film d'Adama Rouamba a été un déclic pour moi, certains ont trouvé que j'avais "la gueule" pour être un bon militaire. "Camp de Thiaroye" est aussi un film qui a tous les attraits pour accrocher un comédien. Nous avons mis au moins cinq mois pour le tourner. A cet effet, on a été formé militairement, et étant fils d'un ancien combattant qui a fait Dakar, donc Thiaroye, j'ai eu ma maman qui m'a expliqué exactement ce qui s'était passé. Ce film m'a vraiment marqué et, en plus, c'est une réalisation d'un timonier, je dirais d'un baobab de l'Afrique, Sembène Ousmane, qu'on ne présente plus. C'était vraiment un honneur pour moi.

J'ai joué aussi dans des séries télévisuelles. Je prends par exemple "Quand les éléphants se battent" d'Abdoulaye Dao où j'étais doyen du barreau (rires). Le plus grand rôle théâtral qui m'a marqué, c'est "L'étudiant de Soweto". On a fait une tournée sous-régionale. A l'époque, il y avait la bataille contre l'apartheid, donc le sujet était d'actualité. On avait la chance d'avoir des comédiens émérites comme Nouhoun Ouattara et un cadre somptueux pour évoluer. La pièce théâtrale "La lettre d'Ipenga" qu'on a jouée au Centre culturel français m'a aussi beaucoup touché. Il y a par ailleurs "L'espoir des morts vivants", une pièce qui parle des lépreux de Port Harcourt, au Nigeria. Disons grosso modo que j'ai été bercé par le théâtre radiophonique de RFI. D'ailleurs, j'ai ma fille qui porte le nom de Arlette Toma, car j'ai été marqué par ce personnage. Pour en revenir au cinéma, je ne me focalise pas sur les rôles que je joue. C'est des rôles marquants pour un bout de temps, mais il faut savoir se départir de cela. J'ai la chance de pouvoir m'adapter à toutes les situations. Donc je ne m'accroche pas au personnage.

Peut-on dire que le comédien que tu es tue son personnage juste après la sortie du film ?

• Même avant la sortie du film. Lorsque je finis de tourner et qu'on dit "couper-rouler", je coupe en même temps le personnage. Il faut savoir faire la part des choses entre la vie d'un comédien et celle qu'il joue par rapport à un rôle. Tout de suite, vous avez un rôle qui peut être magnifique et, juste après, vous pouvez avoir un autre rôle qui, au niveau de la société, est mal vu. Et si vous n'y prenez garde, si vous ne faites pas la part des choses, vous pouvez coller à ce personnage et cela peut vous perturber dans votre vie.

Tu as joué le rôle de "l'Oncle violeur" dans la série "Ina" et, à la sortie du film, c'est "Ina" qui tombe dans tes bras. Il fallait être un comédien comme Gustave pour montrer au public que c'était du cinéma. Comment tu t'y prends ? •

Chaque rôle a ses appréhensions. Lorsqu'on m'a attribué ce rôle, j'ai eu des appréhensions, non pas parce que je ne voulais pas jouer ou non plus à cause des "on dit", mais je ne savais pas, par rapport à la partenaire que j'allais avoir, comment la mettre en confiance pour pouvoir jouer le rôle. Car n'est pas violeur qui veut. Au bout du compte, quand on a fini de tourner, je vois Ina qui tombe dans mes bras. C'est un soulagement de savoir que j'ai pu me transcender pour savoir que Gustave reste Gustave et Tonton Gaoussou reste Tonton Gaoussou. Il y a à peine deux mois, la même Ina a fait un témoignage en disant que quand elle m'a vu pour le tournage, avec "la gueule" que j'avais (parce qu'on m'avait dit de laisser la barbe hirsute), elle était inquiète. Elle a osé dire que, dans sa vie, elle avait eu par là un viol magnifique ; vous comprenez, cela ne peut être qu'une satisfaction pour un comédien qui a ça en retour. C'est pour vous dire que, concernant les différents rôles qu'on joue, après eux, la vie continue. Le dernier film dans lequel j'ai joué, j'avais le rôle de premier ministre. Je ne peux pas me mettre cela dans la tête pour rencontrer le Premier ministre et lui dire "Ah, cher collègue !" (rires).

Revenons à "Camp de Thiaroye" qui c'est un film très engagé ; comment Gustave a été approché et quelles ont été les conditions ?

• A l'époque, il n'y avait pas de conditions, c'était sous la révolution. Tonton Sembène est venu et il m'a dit qu'il voulait, parmi les comédiens, un qui a des balafres. Je les ai tous réunis, je n'ai pas cherché à savoir qui est balafré et qui ne l'est pas. Ils se sont rencontrés, ils ont discuté, puis il est reparti sans rien dire. Un beau jour, je reçois un fax de mon directeur général, qui était Rock Marc Christian Kaboré. Il me dit "Tu dois te rendre dimanche à Dakar pour le film de Sembène Ousmane". Je vous dis, jusqu'à dimanche à 10 heures, je n'étais pas encore sûr d'y aller parce que je n'avais même pas de billet d'avion. Quelqu'un m'appelle entre-temps d'Air-Afrique, me dit que j'avais un billet d'avion et qu'on devait décoller à 11 h 15 mn. J'ai eu tout juste le temps de mettre 3 chemises dans une valise et je suis parti.

Je suis arrivé manu militari à Dakar. Sembène m'attendait à l'aéroport et m'a dit ceci "Si je suis parti de la Présidence, c'est pour être sûr que tu allais venir". Pendant la révolution, c'était le patriotisme qui prévalait ; ceci dit, je suis parti sans avoir signé un contrat, je ne savais pas à quelle sauce j'allais être mangé en allant pour le tournage. Avec le scénario du départ, j'avais pour 3 ou 4 semaines de jeu et un mois de mise en train. Face à la prestation que j'ai eue à donner, Sembène a changé le rôle du caporal Ouédraogo. Au lieu d'être tué tout juste avant, je suis devenu celui qui devait enterrer les autres. Je suis donc resté près de 5 mois à Dakar et il fallait faire constamment un rapport à la présidence, parce que j'étais plus ou moins en mission.

Par rapport à mes camarades gabonais, ivoiriens, français, j'avais le cachet le moins disant. Je me suis rendu compte que les autres avaient entre 3,5 millions et 10 millions de francs et moi j'étais toujours entre 2 millions et 2,5 millions maximum. Nous étions sous la révolution et il fallait être sobre. Mes dépenses tournaient autour de 475 000 Fcfa alors que le Gabonais par exemple était à 9 millions. Cela faisait l'affaire de Sembène parce qu'il trouvait que j'étais très rangé. Je savais à quelle sauce j'allais être mangé si je faisais des extra.

Après le tournage, les billets qu'on avait, c'étaient des billets free-Air-Afrique qui, au bout de 3 mois, devenaient caduques. J'ai alors débarqué à Abidjan pour pouvoir notifier les numéros des tickets des autres camarades pour qu'ils puissent se faire une dérogation. Au cours de mon séjour à Abidjan, j'ai eu la chance de travailler avec Léonard Grogué. J'ai été par la suite cambriolé. Pour arriver à Ouagadougou, j'ai encore eu la chance car il y avait des cyclistes burkinabè qui revenaient de l'Afrique australe ; il y avait de la place pour moi et j'en ai profité. J'ai "atterri" à l'aéroport de Ouagadougou avec la modique somme de 375 CFA en poche. Lorsque je suis rentré, après 5 mois de suite sans salaire, j'avais des impayés d'eau, d'électricité et de téléphone. J'ai fait mon rapport à la présidence mais jusque-là, je ne suis pas entré en possession de mes sous.

Comment as-tu pu régler tes problèmes à l'époque ?

Comme je vous l'ai déjà dit, j'avais l'actuel président de l'Assemblée nationale comme directeur. Il a été compréhensif car je ne pense pas qu'on puisse faire trois mois d'affilée hors d'un service privé, sans recevoir sa lettre de licenciement. Or, moi, je suis resté toujours dans mon service. Le directeur de l'époque m'a vraiment supporté ainsi que mes collègues. On a même fait des aménagements sur mon crédit pour me permettre de vivre. Parallèlement à cela, j'ai eu des problèmes de famille. Vous savez, quand vous laissez une famille pendant un bout de temps, ce n'est pas évident. Mais tout cela ne m'a pas affaibli parce que j'ai confiance en l'art et je crois que c'est cette force-là qui m'a aidé à supporter tout. Il y a des moments où vous pouvez être pratiquement au bas de l'échelle, mais la foi que vous avez dans le métier de comédien vous permet de dépasser certains aspects matériels et autres.

Parlant de "Camp Thiaroye", on sait qu'il y a une base française à Dakar. Quelle était l'ambiance lors du tournage ?

• (Rires). C'était vraiment un autre camp de Thiaroye. Sembène a repris l'écriture de "Camp de Thiaroye". Initialement, il y avait un écrit sur lequel tous les accords étaient ficelés et cette face-là faisait la part belle à la France. Sembène a repris le scénario pour vraiment fixer ce qui s'était passé et les Français ont vu que cela allait être une bavure de leur part si ce film sortait. Donc, tous les avantages qui étaient accordés au départ au film ont été refusés. Ils (les Français) ont tenté à plusieurs reprises de nous intimider.

Pendant qu'on faisait nos répétitions sur le site, l'armée française y faisait souvent des incursions : ou c'est une colonne qui défilait ou ce sont des hélicoptères ou bien c'était des tanks. Sembène a même eu un accident à cette époque et on peut même dire que ç'a plus ou moins été téléguidé. Les comédiens français qui ont joué dans le film n'ont pas été eux aussi épargnés, ils ont été souvent piégés. Par exemple, dans le film, le capitaine qui revenait avec le groupe de tirailleurs en a été victime une nuit. En rentrant dans son hôtel, il a vu une demoiselle qui marchait seule. Il a échangé avec elle et elle lui a dit qu'elle était sans logis. Il lui a alors proposé de venir à l'hôtel et qu'il allait payer une chambre pour elle.

De fil en aiguille, ils se sont retrouvés ensemble, puis il a bougé. C'est en ce moment que la demoiselle a crié au secours. Tenez-vous bien ! Au lieu que ce soit la gendarmerie ou la police sénégalaise, ce sont les gendarmes français qui sont venus l'embarquer. Il a fallu l'intervention de Djibo Léiti Ka qui était à l'époque ministre de la Culture du Sénégal, pour que tout cela s'arrête. Mais Sembène était toujours resté serein face à ces intimidations, il savait que cela était fait pour empêcher la finition du film. La preuve, il (film) n'a jamais été à l'affiche dans une grande salle en France.

Par contre, cela l'a été avec "Indigènes" de Rachid Bouchareb dans lequel, à la limite, les tirailleurs noirs sénégalais n'ont pas été de cette campagne. Je n'ai pas été témoin, mais je suis persuadé qu'en Afrique blanche, les tirailleurs sénégalais ont donné de leur sang, de leur vie pour la libération de l'Algérie. Bref ! "Camp de Thiaroye" s'est fait quand même avec tous les aléas et vous avez vu le produit ; je crois que ça ne souffre pas de débat.

Lors du dernier FESPACO, Sembène n'a pu être présent pour raisons de maladie. Il semble que, malgré son absence, il t'appelait régulièrement pour savoir comment les choses se déroulaient du côté de Ouaga. Est-ce vrai et qu'est-ce qui lui tenait à cœur ?

• Sembène a dit que "nous avons créé le FESPACO et, aujourd'hui, c'est le FESPACO qui nous porte". Je crois qu'il était physiquement absent au dernier FESPACO, mais présent, (silence) je dirais, spirituellement. Effectivement, un jour on était à la place des Cinéastes pour la cérémonie de libation et mon téléphone a sonné. C'était Sembène ; j'ai décroché, j'ai dit "Oui tonton ! Qu'est-ce qu'il y a pour vous ?" Il m'a demandé où j'étais. A la place des Cinéastes, ai-je répondu. Il m'a demandé la personne qui était en train de parler, j'ai dit que c'était Mensah et je lui ai expliqué tout ce qui se passait. C'était pareil pour le spectacle de clôture au stade Municipal. Dans sa voix, on sentait quelqu'un qui voulait toujours suivre, porter "l'enfant" qu'il a vu naître.

Avant le Fespaco, Sembène avait rassuré le directeur général de sa présence. Moi je savais qu'il n'allait pas venir, mais je ne pouvais rien dire. Depuis Décembre, je savais qu'il souffrait et que ça n'allait pas être facile pour lui de se déplacer. En plus, son médecin lui disait de ne pas beaucoup bouger. Son assistant, Delgado, m'a dit qu'il a fini le dernier scénario de la "Confrérie des rats", qu'il a trouvé la fin de son film en sortant de la salle d'opération. Suite aux insistances de Sembène, son assistant était obligé d'écrire la fin du film sur place, à l'hôpital. Delgado était à la fois content et triste parce qu'il savait que le "vieux" était condamné. Vous voyez, son corps ne répondait plus, mais l'esprit y était, sa cervelle travaillait. Sembène Ousmane est donc parti sans avoir pu réaliser sa trilogie. Après "Faat Kine", "Moolaadé", normalement c'était "La confrérie des rats". Il a laissé un monument de richesses. Il le disait, "si je ne fais pas Samory, quelqu'un d'autre le fera". Je sais que le scénario de Samory est fin prêt, il ne reste plus que les ressources et les hommes pour le réaliser.

Tu t'es renduà ses obsèques ; quelle était l'ambiance ?

• Quand on sait qu'on a un être assez proche, une personne chère qui est très malade, ce n'est pas facile de recevoir un coup de fil vers minuit vous annonçant qu'il est décédé et que l'on doit porter la nouvelle aux autres. Il faut dire que j'ai mis du temps pour encaisser le coup. C'est vers minuit et demie que j'ai commencé à contacter les personnes les plus proches de Sembène, celles auxquelles on me recommandait de faire la commission. Lorsque j'ai contacté le délégué général du Fespaco Baba Hama, Gaston Kaboré et certains cinéastes, ils m'ont rappelé le lendemain, vers 11 heures, pour me dire que je faisais partie de la délégation burkinabè qui devait se rendre à Dakar. C'était avec une vive émotion que j'ai accueilli cette nouvelle ; et puis, aller m'incliner sur la tombe de cet illustre disparu, c'était vraiment émouvant.

A l'aéroport de Dakar, la délégation burkinabè a été bien reçue dès que le personnel a su qu'elle venait pour les obsèques de Sembène. C'est après la mort que les gens ont une place en nous, si j'ose dire. A Dakar, son assistant, Clarence Delgado, me disait. "Mais ce vieux-là est décédé et il continue de me créer tous les problèmes possibles ; même pour avoir le certificat d'inhumation, c'était la croix et la bannière". Durant tout le cérémonial, jusqu'à sa dernière demeure, vous ne pouvez pas savoir l'atmosphère lourde de compassion, qui nous a tous animés. A mon retour, j'avais du mal à accepter que le "vieux" était parti, mais que voulez-vous ? On fait avec !

Alors je me contente de relire ses œuvres, de regarder ses films parce que, dans toutes ses réalisations, Sembène prenait un rôle. Si vous regardez, que ce soit dans "Camp de Thiaroye", "Faat Kine", vous allez voir une image furtive de lui. Par exemple, dans "Camp de Thiaroye" , il passe avec un casque, il se retourne et il regarde. Dans "Faat Kine", il est habillé en tenue traditionnelle d'Afrique du Sud, s'arrête et regarde les bonnes dames. Sembène a toujours dit "si tu es un artiste, un cinéaste, tu dois rester immortel". C'est un illustre personnage, un digne fils de l'Afrique. Il estimait toujours que l'Afrique est une et indivisible. Il appelait nos pays des provinces. Pour lui, l'Afrique est une et il en a été un combattant, un militant jusqu'à perdre son souffle.

Tu as autant d'informations à fournir aux générations futures ; mais, apparemment, tu te dérobes...

• Je ne me dérobe jamais. Comme aimait le dire Sembène, si tu dois parler, il faut parler pour les autres, parce qu'il ne faut pas le faire pour ne rien dire. Il faut que chaque parole qu'on dit puisse faire réfléchir. Lorsque j'étais assis avec lui, c'est dans le silence souvent que je sentais qu'il me transmettait certaines choses. Il est assis et fume tranquillement sa pipe. On dit le plus souvent en Afrique que quand tu es à côté des vieux, tu apprends, ne serait-ce que par la façon de te contenir, d'écouter, de parler. Si l'occasion se présente, je ne me dérobe pas, j'aime parler de Sembène car, pour en faire de lui, on mettra certainement des heures et des heures.

Tu gères une structure appeléé "CREDO" du côté de Ouaga 2000 qui travaille beaucoup dans l'audiovisuel et au profit des enfants. Comment s'y déroulent les activités ?

• Nous avons commencé en février, le bilan est mi-figue mi-raisin. Ça va quand même tout doucement. Nous sommes en train de confectionner une enseigne pour que les gens sachent que, du jeudi au samedi, il y a des séances de projection de films du côté de Ouaga 2000. Quand on prononce le nom Ouaga 2000, certains ont l'impression que nous sommes à l'orée d'un quartier inaccessible, ils n'ont pas encore l'habitude d'aller au cinéma de ce côté-là. Nous sommes en train aussi d'élaborer une stratégie de communication et d'acquérir un certain nombre de matériels pour être beaucoup plus performants.

De même, on voudrait avoir des partenaires comme le ciné Neerwaya pour pouvoir faire sortir des films éducatifs et qui passeraient dans les deux salles. Nous sommes orientés vers tout ce qui a trait à l'enfance, un peu la religion ; on le fait pour le commun des Burkinabè, pour que chacun puisse avoir une certaine éducation, une certaine voie à suivre pour le bien de notre société. Le fondateur est assez regardant, assez rigoureux sur ce que nous faisons. Mais nous ne faisons pas trop de bruits.

Quelle est ta situation matrimoniale ?

• (Petite hésitation). Je suis divorcé et père de 3 enfants. C'est une situation qu'a occasionnée "Camp de Thiaroye". Comme je vous l'ai déjà dit, lorsque nous sommes revenus de Dakar, j'ai eu des problèmes de famille. La situation s'est gangrenée et tout est parti de là.

Est-ce à dire que la vie d'artiste a des conséquences négatives sur la vie familiale des comédiens ?

• Vous savez, un artiste reste un artiste ; et puis, il y a des hauts et des bas. Ce n'est pas parce que je suis un artiste que mon foyer n'a pas marché. Non ! Moi, on m'a connu en tant qu'artiste ; si mon foyer n'a pas marché, ça n'a pas marché c'est tout... Je n'en fais pas un cas général. Je reste ce que je suis, un citoyen lambda, avec tout ce qu'il y a de bon et de mauvais. De toute façon, si c'était à refaire, ma vie d'artiste, je m'y investirai beaucoup plus. J'ai fait au moins 20 ans de service informatique (je suis agent de banque à la BIB) et, aujourd'hui, je suis au bord de la retraite même si ce n'est pas encore l'âge.

Qu'est-ce qui reste encore sur le cœur de Gustave Sorgho ?

• Je vais demander aux uns et aux autres d'être humbles. Le métier d'artiste demande beaucoup d'humilité et de partage. On a des grands frères, des cinéastes, des comédiens qui s'investissent et je crois qu'il faut savoir raison garder en toute chose, taire nos rancœurs pour le bien de ce métier. Que ce soit les comédiens ou les cinéastes, il faut savoir aller de l'avant, porter haut le flambeau de l'art. Actuellement, nous sommes en train de chercher des voies et moyens pour élaborer le statut de l'artiste. Nous avons la chance d'avoir un ministre qui est du milieu, je pense qu'il s'y investit déjà. Je souhaiterais que les anciens comme les jeunes sachent que, dans le métier, l'union fait la force. Il faut savoir unir nos deux mains pour ramasser la farine qui va faire le gâteau pour nous tous. Il ne faut pas baisser les bras, il faut persévérer, persévérer et toujours persévérer.

Cyr Payim Ouédraogo Simplice Hien (Stagiaire)

L'Observateur Paalga


18/12/2007
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