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Gestion des sociétés d'Etat/Les syndicalistes sceptiques

 Nous avons voulu savoir ce que pensent les partenaires sociaux de ces bilans reluisants. Le moins que l'on puisse dire c'est que nos syndicalistes n'ont leur langue dans leur poche. Des analyses plutôt corrosives.

Jean LILIOU, président du mois des centrales syndicales :

«… Si la SONABHY arrive à faire des bénéfices, c’est qu’à quelque part on peut dire que ça va et il ne faut pas qu’on vienne nous dire qu’il faille augmenter les prix …»
Je voudrais d’abord remercier le journal L’Opinion pour le travail qu’il abat pour informer les Burkinabè et partant nos militants. Ses informations contribuent aussi à leur formation. Pour ce qui est de la 16ème AG des sociétés d’Etat, parlant particulièrement des sociétés qui ont pu faire des performances, donc des progrès comme on le dit, parce que l’indicateur pertinent est sans conteste le progrès, nous ne pouvons qu’encourager les directions générales à persévérer dans ce sens, puisque ce sont des sociétés d’Etat qui ont reçu les encouragements du chef du gouvernement. Mais attention ! Avant d’aller plus loin dans les encouragements, je voudrais qu’on me rassure que ces performances procèdent de fouilles minutieuses et que tout concorde à dire que ces sociétés ont effectivement fait des progrès et que ce n’est pas de la poudre aux yeux. Si c’est effectivement du bon travail qui est fait, les responsables de ces sociétés et leur personnel méritent des encouragements. Parce que vous n’êtes pas sans ignorer qu’il y a des moments où, lors de ces foras-là, on nous livre des bilans tronqués et j’ose espérer que ce n’est pas le cas pour ces sociétés. J’espère que le Premier ministre lui-même qui est un fin économiste a pu jeter un coup d’œil dans ces bilans reluisants pour les crédibiliser. Si tel est le cas qu’on félicite les premiers responsables et qu’on n’oublie pas le personnel qui doit bénéficier des retombées de ces performances. Parce que pour qu’il y ait ces bénéfices-là, il a fallu que les travailleurs se saignent, donc il est important qu’à ce niveau le personnel gagne quelque chose. Je ne dis pas que toute la plus value doit être partagée, mais que l’on songe à encourager le personnel qui jour et nuit se saigne pour que la société puisse aller de l’avant. Pour les deux sociétés à savoir le BUMIGEB et la SOPAO, j’exhorte les premiers responsables à plus de travail car si les résultats ne sont pas bons, les travailleurs sont aussi inquiets pour leur devenir. Quand une société fait des résultats négatifs, je vous avoue qu’au niveau des travailleurs c’est la peur au ventre. Mais que nous apportent les performances de ces sociétés ? Voilà des sociétés comme la SONABEL, L’ONEA, la SONABHY qui font des bénéfices énormes. Ça veut dire que nous en tant que responsables syndicaux nous ne voyons pas l’opportunité de la privatisation de ces sociétés-là. Pourquoi vouloir privatiser des sociétés qui dégagent des bénéfices ? Nous avons demandé par exemple au niveau de la SONABHY une révision de la structure des prix. Nous ne disons pas que réviser la structure des prix c’est faire tomber la société, c’est simplement pour faire baisser les prix du carburant. Nous sommes tous conscients de la flambée des prix du baril au niveau international, si jusque là la SONABHY arrive à sortir la tête hors de l’eau et à faire des bénéfices qui dépassent ceux des 14 autres sociétés, c’est qu’à quelque part on peut dire que ça va et il ne faut pas qu’on vienne nous dire que le prix du baril a flambé et qu’il faille augmenter les prix. Non. On a vu qu’en six mois selon leur calcul, la SONABHY dit avoir perdu 2 milliards. En un an ça va faire 4 milliards mais en fait si on veut bien voir ce n’est pas une perte, ces 4 milliards ont servi au peuple parce que cela permis au peuple de payer le carburant à un prix «abordable» et a contribué à garder le climat social en paix, ce qui n’est pas rien. Il ne faut même pas que ces sociétés s’avisent un instant à penser à une augmentation des prix car ça sera pour amener des soulèvements, qui sont inutiles car on peut éviter tout cela. A la SONABEL on pose toujours le problème des investissements pour ne pas diminuer le prix du KWH. Nous disons que si la SONABEL a besoin de 240 milliards pour investir, pourquoi ne pas aller vers l’actionnariat populaire ? Je reste convaincu que si on demande aux Burkinabè de contribuer pour que la SONABEL puisse investir, ils vont le faire parce que la lumière est source de développement. Et la société restera à 100% burkinabè et n’aura pas à aller voir ailleurs notamment chez des bailleurs avec les conséquences que cela représente. Pour un pays pauvre comme le nôtre où l’électricité est un outil fondamental de développement, si le prix du KWH continue de monter, la pauvreté ne peut que s’accélérer. Je pense qu’il faut de plus en plus consulter le peuple parce que ce sont de grands chantiers et si vous aimez votre pays il faut accepter mettre la main dans la poche afin que toutes ces sociétés continuent à appartenir au peuple. Et c’est la même chose pour l’ONEA, il faut faire très attention avec les privatisations. Un peuple qui n’a pas d’eau potable pour boire et on parle de privatiser la nationale de l’eau, je dis que c’est aberrant, et je dis que cela peut apporter des remous sociaux.

Mamadou NAMA : Secrétaire général de l’Union syndicale des travailleurs du Burkina (USTB)
« Il y a des choses pas claires dans ces dites performances des sociétés d’Etat»

La question de la performance des sociétés d’Etat, si performance il y a, me laisse perplexe. Parce qu’en matière de performance, il faudra d’abord savoir, si la société a satisfait à ses obligations d’ordre juridique, mais surtout sociales. Mais il se trouve que dans ces sociétés dont on loue et vante tellement la performance, il y a celles qui doivent. Je prends d’abord la SONABHY. C’est la plus en vue et c’est celle-là qui nous permet de nous déplacer et de booster toutes les autres activités. Imaginez jusqu’où le prix des hydrocarbures à travers l’inflation mondiale est arrivé pour le petit consommateur burkinabè. Et cette SONABHY, je me souviens augmentait de façon intempestive les prix. A un moment donné, nous étions obligés de trouver avec le gouvernement une solution parce qu’elle criait déjà faillite si on ne faisait rien. Une fois de plus, le peuple burkinabè, l’ensemble des travailleurs ont consenti des sacrifices. Particulièrement les organisations syndicales en avalant cette couleuvre qui était celle de permettre à la SONABHY, de relever les prix des hydrocarbures. Mais nous nous attendions en ce qui concerne cette société et bien d’autres, qu’il ait quand même une ouverture, pas du capital, mais que l’on diversifie les sources d’approvisionnement. Aujourd’hui, en matière de transport, qui fournit la SONABHY en carburant ? C’est la grande question. Parce que tout comme dans le coton, de nombreux opérateurs qui auraient voulu décrocher tel ou tel marché de fourniture et transport, ont des difficultés parce que cela est réservé à un cercle restreint. Ce qui nous amène à dire qu’il y a quelque chose de pas clair. Si nous allons à l’ONEA, d’abord qu’est-ce qu’on entend par assainissement si tout le monde paie pour l’assainissement. Qu’est-ce qui est fait pour le petit consommateur quand il paie mensuellement des taxes d’assainissement ? Qu’est-ce qui est fait chez lui pour assainir son milieu de vie ? Si je prends la grande SONABEL, lorsque vous voulez un compteur, quel est son prix réel ? Vous pouvez l’avoir pendant 10 à 20 ans, et vous payez mensuellement une location, pire, il y a ce qu’on appelle le dépôt et cautionnement. Il fallait d’abord s’adresser à une caisse de dépôt et cautionnement où sera versé votre argent. Alors quand ces gens se tapent la poitrine pour dire qu’ils ont fait des bénéfices, moi je veux bien. Mais est-ce des bénéfices ou des produits d’un certain brigandage ? Ce sont des questions que je me pose. Est-ce que les droits des travailleurs dans ces sociétés sont respectés ? Ces sociétés paient-elles aux travailleurs ce qu’elles leur doivent ? Si vous faites un tour dans les tribunaux de travail et autres, vous vous apercevrez que ce sont des travailleurs qui sont alignés les uns derrière les autres. Si dans les entreprises privées cela est compréhensible, cela est catastrophique en ce qui concerne les sociétés d’Etat où le minimum était de se conformer à la loi mais c’est elles qui torpillent la loi et créent le plus de litiges. Au demeurant, je veux dire que certains cadres jouent même le rôle de rentier. Créer davantage de difficultés dans l’entreprise entre travailleurs et employeurs afin de recourir à des tiers pour intervenir, pour plaider etc. La gestion ne me parait pas aussi propre, aussi saine qu’on veuille nous le faire croire. Il y a donc lieu pour moi de revoir, la gestion de ces sociétés d’Etat dites performantes. Je n’y crois pas parce que pour moi, pour qu’une société soit bénéficiaire, elle ne devrait avoir aucun litige en attente. Or dans la plupart de ces sociétés dites performantes, si elles n’ont pas de litiges commerciaux, il y a des litiges sociaux liés justement au mauvais fonctionnement de ces dernières. Voire au non respect des textes fondamentaux notamment du code du travail etc. Pour moi, c’est lorsque tous ces litiges seraient réglés et qu’on n’a plus rien à reprocher à ces sociétés qu’on peut parler de performance même si elles n’avaient que 100 fcfa. Mais une société qui fait des bénéfices de 500, 600 millions voire des milliards et qui croule sous le poids des litiges pour moi cette société n’est pas performante.

Propos recueillis
par Frédéric ILBOUDO



11/07/2008
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