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Immigration au Burkina Au cœur d’un réseau de trafic de visa

Immigration au Burkina

Au cœur d’un réseau de trafic de visa

Le visa Schengen ou celui des Etats-Unis d’Amérique est un précieux sésame, pour nombre de Burkinabè adeptes de l’immigration. Pour l’obtenir, il faut se conformer aux règles des consulats et prier Dieu. Sinon, il faut se résigner ou alors s’offrir les services des réseaux parallèles aux ambassades pour espérer l’avoir. Des réseaux où l’on vous promet monts et merveilles, contre des espèces sonnantes et trébuchantes. Des réseaux où corruption, fraude, escroquerie, trafic d’influence et mensonges, se pratiquent au quotidien. Des réseaux où le mode opératoire reste le même. Pendant plus d’une année, nous avons pu investiguer dans un de ces réseaux dont le « boss » est un faux pasteur. Sous le couvert d’une fausse église, T O se livre à une vraie escroquerie

Pour avoir le visa, on ne lésine pas sur les moyensVol air France AF731 du Jeudi 17 septembre 2009.  Il est 20h 45. Ali regarde l’appareil fendre le ciel du Faso, le cœur meurtri, l’âme en peine. Et pour cause, cet avion, lui aussi devait y avoir embarqué  pour son eldorado aux Etats-Unis.  Hélas pour lui, son « deal » avec le réseau du pasteur a capoté. Pourtant, tout avait été préparé avec « minutie » et il avait toujours aux oreilles les paroles rassurantes de l’ouaille du pasteur, le sieur Leykézé, lui affirmant qu’il n’était pas le premier que leur réseau allait faire partir. Celui qui passe pour être le bras droit du patron de cette « église » lâchait sans cesse : « Depuis que nous avons commencé cette affaire de visa, nous avons toujours atteint notre objectif… ». Ali avait déjà essuyé un échec en suivant les voies légales pour se faire établir un visa à l’Ambassade des USA. Il trouva donc notre proposition à lui faite de passer par le réseau du pasteur, comme une bouée de sauvetage.  Nous avions, Ali et nous, conclu une sorte de pacte où chacun avait des objectifs à atteindre.  Lui voulait coûte que coûte obtenir un visa pour le pays de l’Oncle Sam. Nous, nous étions mus par des visées d’enquêtes journalistiques avec pour objectif de percer les réalités d’un milieu véritablement maffieux. En mai 2008, nous le mettons en contact avec le sieur Leykézé le répondant du pasteur. Dès lors, avec Ali, nous étions présents à tous les rendez-vous à titre de conseiller. «Si ça marche, moi j’ai mon visa et toi tu as ton enquête »nous avait lâché avec sourire, Ali. L’espoir était né pour lui. Mais pour nous par contre, s’ouvrait un chemin plein d’incertitudes.

L’appât du pasteur, la filière et son fonctionnement

Dans ce milieu, la mise en confiance du « client » est fondamentale. Si fait que, dès la prise de contact avec monsieur Leykézé, tout a été fait pour nous séduire, nous rassurer. Des expressions du genre, « je n’ai pas beaucoup de temps, j’ai d’autres rendez-vous qui m’attendent », le téléphone qui crépite à tout moment atteste visiblement que le monsieur  est très sollicité. Et cela rassure même les plus méfiants. Mieux, Leykézé a réponse à tout. Et quel que soit le document qui vous manque, on vous rassure :« Que ce soit un certificat de mariage, un acte de naissance, nous pouvons vous les trouver en un bref délai. Même si le demandeur est déjà parti à l’ambassade, que le visa lui a été refusé avec comme preuve le tampon de refus, nous avons un circuit au niveau des services des passeports.  Votre passeport se refait en moins de 72 heures. Même  s’il n’a pas encore atteint sa date d’expiration. » Pour achever de nous convaincre de sa bonne foi, et de la crédibilité du réseau, M. Leykézé nous a reçus à son domicile : « Je suis un cadre de la Fonction publique. Il me faut jongler entre mon service, et les activités du réseau, pour aider les gens.  Sur la douzaine de réseaux qui sont dans le business, plus de 9 sont faux. Alors dès que tu dis à quelqu’un que tu peux l’aider, tu es vu comme un escroc. Si j’étais un escroc, je n’allais pas vous recevoir à mon domicile mais ailleurs. » Affirme-t-il. Puis il nous énumère des noms de gens qu’ils ont fait partir avant d’asséner ses vérités : « La dernière personne que nous avons fait partir est un gendarme de 53 ans. Il venait avec sa femme et ses enfants pour supplier le pasteur de l’aider. Ce même gendarme est parti aux Etats-Unis avec une dette de 2 millions, mais, six mois après il a remboursé sa dette, sans compter ce qu’il envoie à sa famille. Je vais vous montrer, rien que dans mon quartier, des villas de Burkinabè qui sont actuellement en Europe et aux Etats-Unis. Il n’y a pas une qui se loue à moins de 125 000 F CFA. » Mais dans un ton plus direct et sérieux, il nous lance : « Pour être franc avec vous, si c’est pour le visa des Etats-Unis, présentement, c’est serré. Je vais vous expliquer comment les choses fonctionnent. » Pour lui, tout a été verrouillé depuis l’arrivée de l’ambassadeur d’alors, SEM Janine JACKSON présentement en poste en Irak. « Par mois, pas plus de dix dossiers ne peuvent avoir le visa. Et vous savez que nous sommes dans un monde d’affaires. Nous avons donc une intermédiaire à l’ambassade. C’est elle qui appuie nos dossiers. Tous les réseaux traitent avec elle. Elle peut avoir par devers elle, 5 à 10 dossiers de différents réseaux qu’elle doit placer. C’est elle, qui convainc le consul de la solidité du dossier, à travers les réponses aux questions qui sont posées au postulant. Elle a une influence certaine sur l’issue de toute requête de visa à l’ambassade. » Une fois   que le pasteur a un dossier pour les Etats-Unis, il lui faut disposer de fonds pour travailler. Sans liquidités, les dossiers peuvent traîner plusieurs mois. « L’intermédiaire peut nous appeler à tout  moment pour nous dire d’apporter 500 000 F CFA, un million ou deux millions, pour qu’elle positionne un ou deux dossiers. Il faut donc disposer de ressources en permanence, pour faire face à ses besoins. Si nous n’en avons pas, il se réfère à d’autres réseaux. »Affirme Leykézé. Selon toujours ce dernier, avant l’arrivée de SEM Janine JACKSON, l’intermédiaire pouvait faire délivrer, 40 à 50 visas dans le mois. Ce qui fait que chaque réseau avait un quota acceptable. 
En 2006, il y aurait eu aux moins 600 Burkinabè, à avoir obtenu le visa du pays de l’oncle Sam. En 2007, ils étaient 700 « mais Janine JACKSON est venue tout gâter... » Confesse avec amertume Leykézé. Puis il lâche : « Honnêtement parlant, il faut trois millions pour que nous puissions vous garantir le visa des Etats-Unis et 2 millions pour le visa Schengen.  Allez-y, si vous voulez, du côté du grand marché. Il y a un autre réseau là-bas, renseignez-vous. Ils vous diront la même chose. »

Une procédure, de vrais faux documents …

Un mois plus tard, et après avoir honoré plusieurs rendez-vous, l’heure était venue de passer un accord.  Mais 3 millions, c’était trop pour Ali. Et le hic, nous n’avions toujours pas rencontré, même une seule fois, le cerveau de l’affaire : le fameux pasteur.  Nous négocions à 2 millions. Leykézé accepte, sous réserve de l’accord de son chef. Avant de verser le premier acompte, (avec le réseau du pasteur, c’est 50% avant et 50% après l’établissement du visa) nous demandons à rencontrer le pasteur. Et Leykézé nous fait savoir que ce dernier «a eu des problèmes avec des gens malveillants. Ce qui fait que, de plus en plus, il ne veut plus se mettre au premier plan. Histoire pour lui de ne pas salir son ministère…Mais rassurez-vous dès que le visa sera établi, il va vous recevoir pour les formalités du voyage.» En dépit du risque, Ali franchit le pas. Vendredi 13 juin 2008. Il est 18 h. Devant témoins, toujours au domicile de Leykézé, Ali remet à ce dernier, en mains propres, la somme d’un million en coupures de 5 000 F CFA. Sur la reconnaissance de dette qui lui est remise, une précision de taille : « …Au soir du 13 Août 2008 si l’affaire ne se conclut pas (entendez par là si le visa n’est pas établi), il lui sera restitué 740 000 F CFA, déduite de 260 000 F CFA pour frais de dossier…» En clair, même si vous n’obtenez pas le visa, vous perdez quand même 260 000FCFA. Plus curieux encore, Leykézé insiste pour que, sur la reconnaissance de dette, la mention visa n’apparaisse pas.  Pour lui, ça éviterait de s’attirer les foudres des autorités policières en cas de problème. A partir de la remise de l’argent, l’équipe du pasteur avait deux mois pour réussir l’affaire ou rembourser. Leykézé recommande à Ali, l’ouverture d’un compte bancaire. « Ce compte va nous permettre de pouvoir faire les mouvements bancaires pour avoir l’attestation de capacité financière pour accompagner le dossier… » Il lui désigne la banque dans laquelle le compte devait être ouvert. Ce qui fut fait quelques jours plus tard. La main sur le cœur Leykézé affirme que, dans cette opération, ils ne gagnent rien : « La procédure commence chez nous par la vérification du passeport. Il nous faut savoir ce que le requérant a mis comme profession sur son passeport. En fonction de cela, nous savons quels documents doivent accompagner le passeport à l’Ambassade pour l’obtention du visa. Avec l’avance que vous avez donnée, nous engageons un certain nombre de frais pour l’obtention de documents comme la lettre d’invitation qui doit venir de notre église sœur des Etats-Unis. Il nous faut faire une réservation d’hôtel dont la lettre de réservation atteste d’où vous serez hébergé une fois aux Etats-Unis. Il vous faut une inscription à la conférence biblique. Tous ces frais tournent autour de 700 dollars US, environ 420 000 F CFA. Après cela, il nous faut payer les services d’un commerçant à jour vis-à-vis du fisc, et avec son N°IFU, il vous délivre une attestation de travail, avec les trois derniers bulletins de salaire en votre nom. Outre ces papiers, il va vous délivrer une décision de congé. S’il n’a rien pris, c’est 100 000 F CFA. Après cela, le pasteur vous délivre un ordre de mission au nom de notre église. Sans compter le mouvement bancaire qu’il faut faire sur votre compte bancaire. Pour être crédible au niveau de l’ambassade, il vous faut un mouvement d’au moins 15 millions, afin d’avoir une attestation de capacité financière solide. Là encore, il faut voir un commerçant qui dispose de liquidité pour faire ce mouvement. Actuellement dans le milieu, les commerçants qui le font, prennent 1%. Si vous faites le calcul, c’est 150 000 F CFA, qu’il faut verser. Il faut remplir tous ces préalables avant même de rentrer en contact avec notre intermédiaire à l’ambassade. A l’ambassade pour que le dossier bouge, il faut laisser au minimum 1,5million. Que nous reste-il dans cette affaire sinon les remerciements et les bénédictions.»
La procédure du pasteur T.O est simple. Chaque mois, il serait invité à des conférences bibliques à travers le monde.  Mais beaucoup plus en Occident notamment aux Etats-Unis. C’est sous le couvert de ces invitations que le pasteur glisse les noms des disciples qui auraient déboursé « les feuilles ». Une fois arrivés à destination, ces « disciples » disparaissent dans la nature.

Un Maddoff des Tropiques
Deux mois se sont écoulés depuis qu’Ali a remis le million. Nous étions donc le 13 août 2008. Ali n’a pas été convoqué à l’Ambassade. Le visa n’a pas été établi. Leykézé demande un report, ce à quoi Ali accède. De report en report, deux autres mois ont passé. Nous étions alors en Octobre2008, soit 6 mois depuis notre tout premier rendez-vous avec Leykézé ; et rien n’avait bougé. Pire, Leykézé est devenu subitement difficile à joindre. Tous ses contacts téléphoniques ne répondent plus. A son domicile, son épouse soutient qu’il est en voyage, mais qu’il n’a pas dit où et pour combien de temps il partait. Alors inquiétude pour Ali. 
En décembre 2008, c’est Leykézé qui appelle. Il informe Ali qu’il est à Pô que l’affaire n’a pas marché et qu’il remboursera sa dette à son retour. Une fois « rentré de Pô », le bras droit du pasteur n’a pas pu réunir la totalité de la somme qu’il doit à Ali. Il propose des garanties, notamment un PUH au nom de son petit frère, et une carte grise d’une moto au nom également d’une tierce personne. Ce qu’Ali refuse. Devant la loi, ces documents n’ont aucune valeur parce qu’ils n’appartiennent pas à Leykézé. Alors, le commis du pasteur flaire la gravité de la situation. Il comprend que les choses vont se corser et que non content de perdre son emploi, il court le risque de se retrouver à la MACO (Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou). Il envoie des intercesseurs. Eux expliquent à Ali, que Leykézé s’est joué du pasteur. En clair, il a voulu « manger » sans le pasteur.
Au fond, on a la forte impression que la méthode du réseau consiste à arnaquer d’autres personnes pour rembourser les premiers grugés. Et pendant que les nouveaux « pigeons » arnaqués attendent leur visa, la chasse continue pour agripper d’autres qui se feront dépouiller pour rembourser ceux qui se plaignent. Et ainsi de suite, la chaîne se tisse. A chaque fois, le réseau se tape au moins 260 000 F CFA de « faux » frais de dossiers qu’il encaisse. Les intercesseurs prennent l’engagement de rembourser à Ali les 740 000 que lui doit Leykézé.  Ce qui sera fait le 6 juin 2009 soit plus d’un an après le premier rendez-vous. A ce jour, Leykézé reste redevable à Ali de la somme de 40.000 F CFA.   

La mésaventure d’Ali n’est qu’un cas parmi tant d’autres.  Les réseaux de trafics de visas infectent et affectent la crédibilité déjà sujette à caution de l’Administration publique. Ils mettent en doute le sérieux des chancelleries ainsi que des institutions financières. Les barbelés de Ceuta et Melilla continuent d’arracher la chaire des jeunes en quête de mieux-être en Occident. Et les réseaux, eux, les sucent jusqu'à la moelle, les délestant jusqu’au dernier centime. En définitive, le résultat est le même : souffrances, déceptions, dépressions... Le réseau auquel appartient Leykézé est-il seulement un réseau d’escrocs ou a-t-il réellement déjà permis à des Burkinabè de franchir la frontière ? Une question qu’on est en droit de se poser puisque jusqu’au terme de notre enquête nous n’en avons pas eu une quelconque preuve. Les seules certitudes que nous avons sont que notre  Ali n’a pas eu son visa et qu’il a perdu 300 000FCFA dans l’opération, sans compter tout le stress qui n’a cessé de le hanter tout le temps qu’a duré son calvaire.

Frédéric ILBOUDO

T.O le “pasteur” chef de gang

Qui est le pasteur qui «aide» les gens à obtenir des visas ? Nous avons cherché à le rencontrer en vain.  Avec Leykézé, ça n’a pas marché jusqu'à ce qu’il règle son contentieux avec Ali. Si T O est pasteur, il officie forcement quelque part et cela ne peut être à l’insu des instances religieuses qui organisent et gèrent les églises et les pasteurs. Pour retrouver le pasteur invisible, nous avons donc pris langue avec ces instances. Résultat, le pasteur n’est pas pasteur. T O est un vrai faux pasteur, un escroc fiché à la police.

A la Fédération des Eglises et Missions Evangéliques (FEME) instance qui organise et gère le fonctionnement des églises, des missions évangéliques et des pasteurs, et présidée par le pasteur Samuel YAMEOGO, on ne connaît pas T O. Pourtant, c’est avec le titre de pasteur qu’il traite ses «affaires». Qui ne ferait pas confiance à un homme de Dieu ? A priori personne. C’est cette confiance qui a poussé madame H K à recourir aux services du mis en cause. C’est son témoignage qui nous mettra sur le chemin de la vérité sur les tracas de T O. Comme Ali, Mme H K a été victime du réseau. Elle court toujours derrière le « pasteur » pour récupérer son argent. En 2008, elle porte plainte contre T O au commissariat central de police de Koudougou pour escroquerie. Suivons ses propos. « J’ai été contactée par Leykézé deux semaines après une causerie fortuite sur le sujet de l’immigration. Il m’a dit qu’il pouvait m’aider à avoir le visa si ça m’intéressait de partir en Europe. Je lui ai dit que je n’étais pas intéressée. Il me suggère alors que si j’avais des gens qui étaient intéressés de lui faire signe, qu’il a un ami pasteur qui peut les aider. Quand Leykézé m’a dit que c’était un pasteur et après m’avoir expliqué sa procédure, je me suis dite que ça pouvait marcher. C’est ainsi que j’ai appelé ma nièce qui était intéressée. Elle avait fait une première demande de visa sans succès.  Je l’ai fait venir de la Côte d’Ivoire pour cela. On a remis 1,3 million à Leykézé. Après, on a demandé à rencontrer le pasteur. C’est là qu’on m’a présenté T O. Quand je l’ai vu, j’ai sombré. Je venais de comprendre que c’était une arnaque. Parce que je connais très bien T O. Il vendait des bricoles devant notre concession familiale à Koudougou. Ce type-là n’a jamais été pasteur. Lui-même quand il m’a vue, j’ai senti qu’il était gêné. Il avait honte. Je ne lui ai pas caché ma déception de savoir que c’était lui le fameux pasteur qui dit pouvoir obtenir des visas pour des gens. Il a tenté de me rassurer, mais je savais déjà ce qui allait suivre. Quand ma nièce et quatre autres personnes sont allées à l’Ambassade de France, elles sont ressorties bredouilles. Depuis ce jour, je n’ai plus de nouvelle de T O, encore moins de Leykézé. Ils ne me décrochent plus. » 
La version de HK est confirmée par le pasteur Michel KOALA responsable de la cellule régionale de la FEME à Koudougou : « Il faut se méfier de TO parce qu’il n’est pas crédible. Ce n’est pas un homme sur qui il faut reposer sa confiance parce qu’il a des antécédents judiciaires. Il n’a jamais été pasteur. Il est tout simplement fidèle d’une église et membre du mouvement de jeunesse de ladite église. Ce que je sais, c’est que son père lui a été pasteur. Mais T O jamais… » 

TO, est-il intouchable ?
Un faux pasteur avec des antécédents, cela confirme nos soupçons d’autant plus qu’il est connu de la police nationale. En effet, « en 2008, nous avons été saisi par le procureur du Faso près du tribunal de Koudougou de rechercher un certain T O. Il serait pasteur et président d’une fondation et habitant d’un quartier ici à Koudougou. Pendant une semaine, de jour comme de nuit des agents ont fait le guet devant son domicile et ses environs, en vain. Nous avons remué la ville sans une seule trace du monsieur. Jusqu’au jour où, lui-même est venu dans nos services pour légaliser ses documents. C’est ainsi que nous l’avons « coffré » puis informé le procureur.» Nous confie une source policière proche du dossier. Quelques jours plus tard, TO sera élargi sur ordre du procureur qui dira avoir trouvé, avec l’avocat de ce dernier, un compromis. Puis, suivront quelques mois plus tard, la série des plaintes à son encontre. D’abord, celle de dame HK. La police après moult convocations finit par l’entendre. Il reconnaît les faits et s’engage à payer. En soutenant dans sa déposition que l’argent a servi à faire une réservation d’hôtel en France et que par ailleurs il n’a jamais reçu 1,3 million dans l’affaire, mais seulement 800 000FCFA. En clair, entre lui et son acolyte Leykézé, la transparence et la confiance ne sont pas les choses les mieux partagées. Une victime d’origine sénégalaise lui reproche une arnaque de 575 000FCFA qu’il a reçus en plusieurs tranches. « Je l’ai connu par l’intermédiaire d’un vendeur de pain. T O m’a dit qu’il pouvait me faire partir en Suisse. Pour cela, il m’a demandé 850 000FCFA. Il a réclamé 400 000FCFA pour commencer le dossier. Ce que je lui ai remis quelques jours plus tard. Après, il passait à mon atelier pour prendre tantôt 100 000FCFA, tantôt 50 000FCFA, et même qu’une fois, il a pris 15 000FCFA. Quelque temps après, je n’arrivais plus à le joindre. Je suis reparti voir le petit par qui je l’ai connu qui m’a fait savoir qu’il avait disparu avec l’argent de son beau-frère pour les mêmes raisons. Je suis allé à Koudougou porter plainte. Mais, jusque-là il court toujours… », a laissé entendre S D.

Il semble établi, que TO est le patron du réseau d’escrocs. Il a été arrêté, puis élargi. Depuis, il demeure introuvable. Il continue certainement d’opérer. Mais pourquoi utiliser le titre de pasteur pour d’aussi basses besognes ? A ce sujet, chacun y va de ses hypothèses. Mais une source proche du milieu religieux soutient que : «TO a baigné depuis son enfance dans le milieu religieux. Il connaît le milieu et ses pratiques. Des voyages en Occident pour des conférences bibliques, cela est très fréquent. Demander un visa pour un proche sous le couvert des conférences, ce sont des choses qui se font. Certains pasteurs profitent placer leurs propres enfants, d’autres leurs proches parents. Ce que TO prétend pouvoir faire, se fait déjà. La seule différence, c’est que TO n’est pas un pasteur, et il agit de façon frauduleuse à des fins d’escroquerie, à des fins uniquement économiques… ».o

Frédéric ILBOUDO

 

Ce n’est pourtant pas que des chimères…

La mésaventure d’Ali n’est qu’un cas parmi tant d’autres. Un cas qui ne fait que mettre au grand jour, une pratique qui existe depuis des lustres. Les réseaux de trafics de visas existent bel et bien au Burkina. Ils foisonnent même et arrivent tant bien que mal à satisfaire des demandeurs que les Ambassades refoulent.

Les réseaux de trafics de visas sont une réalité au Burkina. D’ailleurs doit-on parler de trafics si les visas qu’ils obtiennent sont authentiques et délivrés par les autorités compétentes ? La question est d’importance. Toujours est-il que ces réseaux ne datent pas d’aujourd’hui et leurs activités ont pris de l’ampleur à cause de la rigidité des chancelleries. Rigidité qui nourrit une demande de plus en plus forte, car certains pensent qu’elle est entretenue à dessein pour alimenter les réseaux par les refoulés des ambassades. Ces réseaux, « les vrais », ne sont pas aussi nombreux qu’on veut le faire croire. Selon nos sources, seuls deux réseaux sont véritablement actifs et « sérieux » si l’on peut s’exprimer ainsi. Ils sont méthodiques, méticuleux et discrets. Leurs tentacules sont puissantes et vont au-delà de nos frontières. Ils ont des entrées jusqu’à des niveaux insoupçonnés. Ces réseaux doivent leur existence et leur force à leur tissu relationnel. Une véritable toile dont chacune des composantes tire profit.
Un modus vivendi semble établi entre usagers et acteurs officiant dans ces réseaux. Dans les transactions, le demandeur a obligation de se plier à des exigences. Aucun engagement, ni écrit, ni verbal n’est exigible. On y fonctionne sur la base de la confiance aveugle. Les acteurs des réseaux ne viennent jamais à vous, c’est vous qui allez à eux. Et pour aller à eux, il faut connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un, qui connaît… Aucun contact direct n'est attesté avec un membre qui se reconnaît formellement comme responsable. Tout le monde est « intermédiaire » donc de ce fait répond d’un supérieur invisible. L’argent est toujours remis avec le passeport. Une fois cette étape franchie, il ne vous reste plus après qu’à attendre. Attendre jusqu’à ce qu’on vous appelle deux, trois, quatre mois après pour ceux qui sont chanceux pour un rendez-vous à l’Ambassade. Selon certains témoignages, l’attente peut atteindre une année, voire plus. Selon nos sources, cette attente est due au fait que les chancelleries sont de plus en plus regardantes sur les attestations de capacité financière et autres relevés bancaires. « La fiabilité de l’attestation de capacité financière ou du relevé bancaire, n’est plus ce qu’elle était. Avant pour avoir ces documents, les banques étaient plus rigoureuses et les Ambassades avaient confiance. Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Les Ambassades demandent à certain moment, l’historique du ou des comptes des requérants des trois ou six derniers mois avant de recevoir le requérant. Il arrive fréquemment que les Ambassades nous appellent pour vérifier la crédibilité de certains mouvements bancaires, leurs natures ; est-ce des encaissements de factures, des chèques,…, la provenance des mouvements, etc. La concurrence féroce que se livrent les banques porte un coup à la transparence et la rigueur que requiert notre métier. Si vous refusez un papier à un client ou bien si vous exigez certains documents pour la délivrance de ces documents, celui-ci peut fermer son compte et aller l’ouvrir ailleurs parce qu’il n’aura pas les mêmes tracas. Cela arrive quand le client veut de vrais faux documents…», nous a confié un cadre d’une vieille banque de la place. Ce qui peut expliquer donc que les réseaux prennent plus de temps pour peaufiner les dossiers, notamment l’attestation de capacité financière à travers la réalisation de plusieurs mouvements fictifs de fonds.
Cette situation explique-t-elle, l’attente que vit ce jeune homme, dont nous avons pu recueillir le témoignage ? « Je me nomme Omar. J’ai 27ans. Je suis à la recherche d’un visa pour l’Europe. Je suis aidé en cela par un de mes parents qui a un ami qui a une entrée dans un réseau. C’est tout ce que je sais. En 2007, je suis allé le voir parce que deux de ses frères ont pu partir. Alors je me suis dit qu’il pouvait m’aider. A cause de ce visa, je me suis marié en 2008, pour avoir un certificat de mariage pour complément de dossier. Depuis que j’ai engagé cette affaire mon seul contact, c’est mon parent. Avec lui je peux vous dire qu’il m’est difficile de poser des questions pour comprendre. Je ne peux même plus aller lui rendre visite parce qu’à chaque fois, il pense que je viens aux nouvelles. Pourtant je devrais parce que j’ai engagé 2 millions dans cette histoire. Pour tout vous dire, j’ai vendu tout dans ma maison, jusqu’au lit. Chaque membre de ma famille a donné sa contribution pour que je puisse colmater les deux millions. Depuis bientôt deux ans, je vis suspendu. Sans activité, sans travail, sans rien. Parce que je ne sais pas quand-est ce qu’on va m’appeler à l’Ambassade. Et si on m’appelle, je vous assure que même la veste que je vais mettre, il faut que je la prête. Depuis février 2009, ça fait la 4ème fois qu’on m’a fixé trois rendez-vous à l’Ambassade qui n’a pas abouti. Mon épouse, moi-même, mon père, je dirai toute la famille, sommes à bout de nerf. Si ça foire, je suis fini. Ma vie est entre les mains de ces gens que je ne connais même pas. Tout le dossier, c’est mon parent qui le conduit. S’il apprend même que je vous ai parlé ça peut remettre en cause ma situation. Mais j’ai confiance car s’il a fait partir ses deux frères, il réussira à me faire partir parce que, quelque part, c’est une question d’honneur pour lui maintenant … ». En juillet 2009, nous avons eu l’information que Omar a eu gain de cause et qu’il est parti. Il n’est pas juste de croire que les réseaux de trafics de visas ne font que des malheureux. « Je suis l’aîné d’une famille polygame de plus de 20 enfants et 4 mamans. Après le décès de notre père, il fallait parer au plus pressé. Avec l’appui d’un réseau de la place, j’ai 3 frères aux Etats-Unis et 2 en Europe actuellement et ce n’est pas fini… », nous confie avec sourire Hamidou.

Des exemples parmi tant d’autres. De source digne de foi, le visa Schengen pour l’Italie se négocie à l’Ambassade basée à Abidjan au tour du million et là encore, il faut connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un, qui… De sorte que le consulat du Burkina est pratiquement délaissé.
Il y a quelques années, la nouvelle du décès subit d’un membre influent du plus important réseau du pays est tombée comme une fin du monde dans le milieu. Il était la véritable pierre angulaire dans l’édifice du réseau. Depuis, ce réseau s’est trouvé un nouveau souffle. Pour ceux qui voient leurs démarches se terminer positivement dans les arcanes des réseaux, ils ont vaincu la « rigidité » des consulats. Pour ceux pour lesquels l’aventure n’est pas concluante par contre, ils sont nuisibles. Ils n’ont que leurs yeux pour pleurer. Et ils sont ainsi nombreux à souffrir en silence. Des vies, certains de ces réseaux en ont brisées. Des familles, ils en ont ruinées. Tout comme certains ont vu leurs cauchemars devenir des « rêves angéliques » et leurs vies devenir prospérité grâce à l’action de ces réseaux.

Frédéric ILBOUDO

 

SEM Noah GEESAMAN, vice-consul des Etats-Unis d’Amérique au Burkina Faso « Nous sommes très outillés au niveau du consulat pour détecter les faux documents. »

SEM Noah GEESAMAN, vice-consulSEM Noah GEESAMAN le jeune et fringant vice-consul est au Burkina depuis un peu plus de trois mois. Au cours de l’interview qu’il a acceptée nous accorder, il s’est entouré de collaborateurs pour apporter des réponses à nos préoccupations. Ainsi, dans cette interview, vous lirez, outre ses réponses les propos de M. Cornelius C. WALSH, directeur par intérim du Centre culturel américain, et de Mme Caroline CONSEIBO Assistante directe du vice-consul

Quelles sont les conditions d’obtention d’un visa américain ?
Il faut dire qu’il existe plusieurs types de visas. Et pour chaque type de visa, les documents qui sont exigés sont différents.  Pour les types de visas que nous délivrons ici à l’Ambassade, les plus demandés, sont les visas d’étudiant, les visas des affaires, les visas touristiques, les visas des missions diplomatiques, les visas pour les immigrants, les visas pour travailler…

Prenons le visa des affaires, ou celui des études, quels sont les documents sur lesquels vous mettez un accent particulier ?
Là encore il faut dire que cela dépendra de la spécificité du type de visa d’affaire que vous voulez. L’essentiel, c’est qu’il faut plus ou moins que le demandeur ait des attaches ici au Burkina Faso. Quand nous parlons d’attaches ce sont les liens familiaux. Ces liens doivent être très solides, très forts. Et au cours de l’entretien que le demandeur aura au consulat, qui est fondamental dans la délivrance du visa, il lui faut démontrer que ces liens existent. C’est ça le plus important. Pour ce qui est du visa pour les études, c’est plus ou moins la même chose, mais pour les étudiants il faut en plus de cela avoir une preuve de leurs financements, que ceux-ci peuvent assurer les frais d’études et de séjour aux Etats-Unis. Les études au Etats-Unis coûtent cher, et ça tourne autour de 20.000dollars Us par an. C’est donc à la famille de l’étudiant de faire la preuve qu’elle peut payer, mais aussi nous assurer qu’après ses études, l’étudiant va revenir au Burkina.

Nous savons que des documents bancaires sont demandés, comment authentifiez-vous la crédibilité de ces documents ?
A l’Ambassade des Etats-Unis, nous ne demandons pas d’attestation de capacité financière. Nous exigeons par contre le relevé du compte bancaire. Le relevé nous donne une situation quelque peu exhaustive des différents mouvements qui ont été effectués sur le compte pendant une certaine période. Nous n’avons besoin que d’une photographie du compte juste pendant un temps T, Nous voulons simplement nous assurer que le compte est régulièrement fourni.

Est-il possible que de vrais faux documents puissent passer à l’Ambassade ?
(Rires) De temps en temps des choses comme ça arrivent, mais immédiatement après les visas sont refusés. Nous sommes très outillés au niveau du consulat pour détecter les faux documents. Je profite de vos colonnes pour dire aux demandeurs de visa que ce n’est pas la peine de venir au consulat avec des faux documents, nous les découvrirons. Et notre législation est formelle : si vous êtes pris en flagrant délit de fraude en documents, c’est à vie que vous n’aurez plus de visa américain. 

Ne pensez vous pas que la rigidité du consulat à octroyer des visas conduit certains demandeurs vers les voies frauduleuses ?
Il n’y a pas d’autre voie que celle de l’ambassade pour avoir un visa américain. La rigidité dont vous parlez est du fait des lois américaines édictées par le Congrès. Il faut aussi que vous sachiez que celle-ci n’est pas propre à l’Ambassade du Burkina, mais elle est la même partout dans les chancelleries américaines dans le monde.

Est-il possible « d’acheter » un visa américain ?
Quoi ? J’ai bien-entendu là ? Acheter un visa américain ? C’est absolument impossible. Non on ne peut pas acheter un visa américain.

Avez-vous déjà entendu parler des réseaux de trafic de visas ?
Oui. Il  y a des demandeurs qui après s’être fait démasquer par nos services avec des faux documents, nous ont confessé qu’ils se sont confiés à des gens qui leur ont garanti de pouvoir leur délivrer le visa américain. Ce qui est impossible. C’est à chaque demandeur de démontrer à travers l’entretien qu’il a des liens solides avec son pays et c’est ce qu’exige la loi américaine.

M. Cornélius C. WALSH : Il faut que vous sachiez que ce genre de rumeur existe dans presque tous les pays. Il y a des gens qui disent qu’ils ont des contacts, ou une certaine influence au sein du consulat, donnez-moi de l’argent, et je vous garantis le visa américain. Il peut arriver que le demandeur qui a passé par ces gens ait le visa non pas parce que ces gens ont fait quoi que ce soit, mais parce que le demandeur était en règle, tous ses papiers sont en ordre. Du coup ces faussaires vont utiliser et le crédit et l’argent de ce demandeur pour arnaquer les autres. Nous avons un service d’investigation qui doit établir que le dénouement de toute délivrance de visa, la dernière décision appartient à Washington, ou bien au vice-consul et non pas à un intermédiaire.

SEM Noah GEESAMAN :
Il faut savoir que si je connais quelqu’un personnellement cela m’interdit de diriger l’entretien. Je dois le faire faire par un collègue.

Savez-vous que ces réseaux peuvent obtenir le visa pour des demandeurs qui déboursent au moins trois millions de francs CFA ?
SEM Noah GEESAMAN :
Personnellement je n’ai pas encore entendu parler de cela.

M. Cornélius C. WALSH : S’adressant à l’assistante et à M Isonore OUEDRAOGO. Et vous en avez-vous déjà entendu parler dans les quartiers dans la ville?
 
Mme Caroline CONSEIBO assistante du vice-consul : En ville, on entend parler : trois millions, 1,5million, en tout cas plus du million. Ça nous revient et quelquefois des gens nous posent des questions. Quelquefois, ce sont des gens qui ont été arnaqués, qui viennent jusqu’au consulat ici et qui expliquent leurs situations. Mais, il n’y a rien qu’on puisse faire ; ça devient un cas de justice locale. S’il veut poursuivre la personne qui l’a arnaqué, ça ne peut que passer par la police, le consulat n’étant pas impliqué.

SEM Noah GEESAMAN
C’est pourquoi votre interview à tout son sens et est très important parce que nous voulons que la population soit sensibilisée des risques qu’elle coure à travers ce genre de trafic. Nous vous disons merci encore d’être venu à nous pour nous donner l’occasion d’éclairer l’opinion.

Votre système de contrôle de délivrance de visa est-il fiable ?
Fiable c'est-à-dire ?

Fiable au niveau du contrôle des documents, fiable au niveau de vos collaborateurs ?
Nous ne sommes pas parfaits, mais je pense que c’est un système qui marche assez bien.

Est-il possible pour quelqu’un d’obtenir un visa américain grâce à l’appui d’un agent de l’ambassade ?
Non ! C’est absolument impossible ! Je dois dire que le département d’Etat est très strict contre des choses de ce genre. Je peux être viré si je donne un visa à quelqu’un, à un ami à l’ambassade ou quelque chose dans ce genre-là. Il faut dire aussi que notre système est séparé. Ce n’est pas juste le département d’Etat qui est impliqué dans le domaine du visa. Il y a le ministère de l’Intérieur qui est aussi regardant. De sorte qu’une fois arrivé à l’aéroport aux Etats-Unis, vous devez démontrer en répondant à un certain nombre de questions avec nos collègues du département de la sécurité nationale et de l’immigration que votre visa est bon. Si je fais une erreur, nous avons des collègues au pays qui peuvent exiger que la personne qui est déjà arrivée aux Etats-Unis soit rapatriée depuis l’aéroport.

Combien de visas avez-vous délivré au cours des trois dernières années ?

Je n’ai pas les données des années 2006 et 2007, mais pour 2008, nous avons délivré : pour le tourisme et les affaires, 1424 visas ; les visas d’études, 362 et 237 visas pour les organisations internationales.o

Frédéric ILBOUDO



20/11/2009
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